‘La Grande Touffe d’herbes’ d’Albrecht Dürer (1503)

 

« Les célèbres études d’après nature comme Le jeune Lièvre et La Touffe d’herbe, où chaque poil du pelage et chaque brin de verdure  est observé et rendu avec une dévotion quasi religieuse, sont de l’homme qui,  précisément dans ces mêmes années, assujettit le corps humain à un système de lignes et de cercles aussi rigoureux qu’une construction d’Euclide. »


Erwin Panofsky, La vie et l'art d'Albrecht Dürer, p. 19.


 
 
 

Au carrefour du gothique et de la Renaissance





Choisir Das Grosse Ravenstück (pour nous, La Grande Touffe d'herbes) d'Albrecht Dürer, c'est non seulement aller à la rencontre de l'homme, mais également aborder un tournant dans l'histoire de la peinture.

En portant son regard, en effet, sur un carré d’herbes folles au bord marécageux d’un pré humide de Franconie, Dürer, précurseur de la Renaissance en Europe du Nord, porté par une curiosité nouvelle et de soi et du monde, manifeste son intérêt pour tout ce qui constitue la réalité de la nature : une nature qu’il n'a de cesse d'observer dans ses moindres détails - que ce soit son propre visage, les paysages, les animaux, ou comme ici les végétaux.

 

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Autoportrait d'Albrecht Dürer, 1498 (Musée du Prado, Madrid)


 

Albrecht Dürer naît le 21 mai 1471 à Nuremberg, cité puissante, animée et commerçante où son père, hongrois d'origine, s'est installé comme orfèvre en 1455. D’abord apprenti dans l’atelier paternel (dont les leçons auront eu assurément leur part dans l’admirable précision des gravures et aquarelles à venir), il entre à quinze ans dans l'atelier de Michael Wolgemut, le plus célèbre peintre de la ville.


Très tôt il voyage à travers l'Europe et enrichit son art en côtoyant Allemands, Flamands et Italiens. Il noue des relations privilégiées avec de prestigieux mécènes et brillants humanistes comme l'empereur Maximilien Ier et Frédéric de Saxe. Son appétit de connaissance le conduit, au-delà de l’appropriation des diverses techniques de dessin et de peinture, à tenter une approche théorique de l’art, à travers les mathématiques, notamment, et la perspective géométrique.


 

 



Das Grosse Ravenstück



 


la Grande Touffe d’herbes appartient à la seconde époque de l’œuvre aquarellé du peintre. La première dure jusqu’en 1496 et correspond à son premier voyage en Italie : c’est l’époque des aquarelles de paysages. La seconde va de 1500 à 1506 : ce sont les aquarelles d’animaux, dont la plus célèbre est sans doute le Jeune Lièvre, et les aquarelles de plantes.

 

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Le Lièvre, Albrecht Dürer, 1502 (Graphische Sammlung Albertina, Vienne)


 


Le musée de l’Albertina, à Vienne, dont la Collection d’Art Graphique rassemble une part importante de la production dessinée, gravée, aquarellée de Dürer, s’est efforcé d’en établir un inventaire chronologique. On peut accéder à ce catalogue en entrant dans la base de données du musée (voir plus loin le mode d’emploi, dans la Bibliographie). Les reproductions numérisées y sont d’une telle qualité qu’on peut, en utilisant le bouton de grossissement, pénétrer au cœur de l’œuvre sans la moindre pixellisation.


 


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La Grande Touffe d’herbes, Albrecht Dürer, 1503



(Graphische Sammlung Albertina, Vienne)

  



Entre philosophie et science

la Grande Touffe d’herbes, nous dit le catalogue de l’Albertina, est le résultat d’un travail sur papier à l’aquarelle et à la gouache, avec des rehauts de blanc.  L’original, que sa fragilité interdit d’exposer sauf à l’occasion d’expositions exceptionnelles, est large de 31,5 cm et haut de 40,8 cm, soit à peu près notre format A3.


Ces dimensions, relativement réduites, et le sujet, plutôt mineur (la représentation d'un morceau de prairie vu à la hauteur d’un tout jeune enfant, comme emprunté à son aire de jeux), induisent étrangement chez le spectateur une sorte de vacillement. Il se trouve confronté à une infime part de notre planète si implacablement reproduite, dupliquée, clonée, qu’il ne peut s’empêcher d’y entendre l’écho plus vaste de l’univers. Le microcosme, ici, à la manière des jardins de la Renaissance italienne, se donne à lire comme l’image en creux du macrocosme.



 

De l’observation à la mise en scène

Cet îlot de nature présente un matériel si minutieusement observé qu’il a de quoi ravir, encore aujourd’hui, l’œil du botaniste. S’il y a lieu d’hésiter sur la présence de cardamine (Cardamina sp.), de pâquerette (Bellis perennis L.) ou de fenasse (Arrhenatherum sp.)., on s’accordera à y reconnaître avec Gérard Aymonin, botaniste à l’Herbier du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, des spécimens du pissenlit (Taraxacum sp.), de l’achillée millefeuille (Achillea millefolium L.), de la langue de chien commune (Cynoglossum officinale L.), du grand plantain (Plantago major L.), et de l’agrostide stolonifère (Agrostis stolonifera L.).


Faut-il pour autant voir dans la Grande Touffe d’herbes le résultat, avec quelques siècles d’avance, de ce qu’on appellera plus tard le travail sur le motif ?


La composition de ce bouquet d’herbes folles apparaît trop clairement méditée. On le perçoit dans le traitement des couleurs : le brun clair qui souligne graminées et tiges de pissenlit est appliqué en écho au brun plus sombre du terreau au-dessus duquel se déploie la végétation. On sera sensible aussi à la distribution des verticales et des obliques qui inscrit la Grande Touffe d’herbes dans un réseau dynamique, expression d’un élan vital.



Une plongée au cœur de l’œuvre
Le recours au bouton de grossissement, pour qui accède à la base de données du musée, est une expérience à la fois passionnante et troublante. Les emplois respectifs de l’aquarelle et de la gouache (sur les épillets des graminées, par exemple) y livrent leurs secrets. L’utilisation du lavis, pour rendre compte du sol fangeux sur lequel pousse ce bouquet d’herbes folles, apparaît dans sa dimension poétique et fascinante. La date même de création de l’œuvre, 1503, tracée d’un trait noir minuscule par le peintre sous une feuille du premier plan, surgit en pleine lumière.

 

Françoise PIQUET-VADON


 




BIBLIOGRAPHIE

Albrecht Dürer




  • Panofsky, Erwin. 2012. La vie et l’art d’Albrecht Dürer (nouvelle édition). Hazan, Paris. 420 pp.


Piel, Friedrich. 1994. Dürer, Aquarelles et Dessins. Bibliothèque de l’Image, Paris. 96 pp.




  • Salley, Victoria. 2004. Dürer aquarelliste et dessinateur de la nature. Citadelles et Mazenod, Paris. 95 pp.



Illustration Botanique




  • De Bray, Lys. 2003. Fleurs et Plantes. Succès du Livre, Paris. 192 pp.


Wheeler, William. 1999. L’Illustration botanique. Éditions du Carrousel, Paris. 176 pp.


Banque de données - Mode d’Emploi

Entrer sur le site de l’Albertina en français : http://www.albertina.at/?rel=fr
Le Jeune Lièvre accompagne une présentation de la Collection d’Arts Graphiques.
Cliquer sur "Plus d’informations (site web en anglais)".

On arrive sur le site de l’Albertina en anglais.
Repérer le Lièvre, cliquer sur "Albertina Collections Online".

On arrive (en anglais, toujours) sur la Banque d’images numérisées.
Inscrire "Albrecht Dürer" dans la fenêtre du moteur de recherche, cliquer sur "Search".

Apparaît la première page d’un ensemble (en allemand) qui en comporte 148.
La Grande Touffe d’Herbes se trouve à la page 91, en compagnie du Jeune Lièvre (autre aquarelle sur papier) et du Bouquet de Violettes (aquarelle sur vélin).
On trouvera d’autres aquarelles célèbres d’animaux et de plantes aux pages 95, 96, 100 et 101.